Cinéaste discrète mais prolifique, Isabel Coixet construit depuis plus de trente ans une œuvre cohérente et intimiste, traversée par les grands questionnements qui ponctuent l’existence — l’amour, la perte, le désir. Ces récits sont souvent intimes, peuplés d’héroïnes solitaires et fragiles, mais toujours ouvertes à la possibilité d’un nouvel élan…
Après une dispute sans importance, Marta et Antonio se séparent. Lui, chef en pleine ascension, se réfugie derrière ses fourneaux. Elle, dans son silence, commence à ressentir quelque chose de plus que de la tristesse : elle a perdu l’appétit. Quand elle comprend ce que son corps lui dit, tout prend un tour inattendu : la nourriture a meilleur goût, la musique la touche comme jamais, et le désir réveille en elle l’envie de vivre sans peur.
Tre Ciotole fait partie de ces films rares, à la fois simples et renversants, qui parviennent à transcender le quotidien pour révéler tout ce qu’il contient d’indescriptiblement magique. C’est à la suite d’un diagnostic médical que le regard de Marta sur le monde va se transformer peu à peu. Les choses les plus ordinaires prendront alors une intensité nouvelle…
N’importe quelle production formatée aurait pu transformer ce récit en leçon de vie un peu mièvre. Mais la mise en scène d’Isabel Coixet et l’interprétation lumineuse d’Alba Rohrwacher emmènent le film ailleurs : vers quelque chose de plus sensible, de plus incarné. Il suffit d’observer Marta s’asseoir sur le rebord d’une fontaine pour déguster sa glace fraise-chocolat, la caméra pointée sur son visage, laissant percer l’émotion qui la traverse, son tremblement intérieur, tandis que les rayons du soleil se réfléchissent dans l’eau. Une scène simple, presque anecdotique, mais terriblement émouvante, parce qu’on y perçoit toute la fragilité et la beauté de la vie, au moment où celle-ci est la plus vulnérable.
Adapté du roman de l’autrice italienne Michela Murgia, Tre Ciotole (« trois bols » en français) fait référence à tous ces gestes et rituels que l’on répète jour après jour sans y réfléchir et qui, pourtant, contiennent tout le miracle d’être vivant. Plusieurs scènes viennent ainsi nous surprendre par leur ton, leur originalité, le regard de biais qu’elles posent sur le monde alentour. Et le fait que ce récit se situe à Rome, ville éternelle aux murs chargés d’histoires, où la lumière du crépuscule ne ressemble à aucune autre, où la cuisine est célébrée à chaque coin de rue, donne encore plus de relief à la douceur du film.
PS : on vous conseille de rester jusqu’à la fin du générique.
Alicia Del Puppo, les Grignoux