Fable fantastique à l’ancrage réaliste sur un personnage se réveillant dans le corps d’une inconnue, le film d’Arthur Harari (Onoda) est une sidérante et époustouflante proposition de cinéma à caractère existentiel qui, derrière l’ambition du geste artistique, n’oublie jamais d’émouvoir
À bientôt 40 ans, David Zimmerman est photographe mais personne ne le sait. Alors qu'il ne sort presque jamais de chez lui, des amis le traînent dans une fête insensée. Il y repère une femme dans la foule, ne peut en détacher le regard, la suit... Quelques heures plus tard, David se réveille : il est dans le corps de l’inconnue…
Scénariste césarisé et oscarisé pour Anatomie d’une chute, Palme d’Or à Cannes en 2023, réalisé par sa compagne Justine Triet, comédien (dans Le Procès Goldman de Cédric Kahn, dans les films de Justine Triet…), Arthur Harari s’est fait connaître comme cinéaste avec un film noir (Diamant noir) et un film de guerre tourné au Japon (Onoda, César du meilleur scénario en 2022), deux films de genre qu’il appréhendait avec style et personnalité.
Pour sa troisième œuvre, L’Inconnue, il adapte un roman graphique dessiné par son frère Lucas et qu’il a lui-même scénarisé : Le cas David Zimmerman. Il y explore cette fois le genre fantastique en veillant — c’est l’une de ses grandes originalités — à tout fusionner, à faire que le fantastique soit un élément additionnel, non perturbateur, de la sensation de réalité.
Il s’agit tout bonnement d’une proposition de cinéma comme il n’en arrive pas tous les jours, qui subjugue tant elle travaille notre imaginaire, en nous emmenant loin dans l’introspection de l’âme humaine.
Ce film semble ainsi emprunter, instantanément, de nouvelles pistes dans le langage cinématographique et interroge, de façon fascinante, l’idée même de la représentation de l’invisible : par exemple, comment rendre crédibles les affects d’un personnage qui se sait dans un autre corps ? Comment nous faire croire au transfert d’une âme dans celle d'un autre corps ?
Dans L’Inconnue, nos repères s’effacent petit à petit, notre rapport au temps et à l’espace se transforme, en connexion directe avec le destin de personnages confrontés à un changement radical dans leur vie.
Mutique, solitaire, le personnage de David se met à explorer des sensations nouvelles, à ressentir des besoins inattendus, tout comme l’inconnue espère sans cesse comprendre ce qui se joue et trouver le chemin de la délivrance, si tant est que ce soit possible. C’est ce qui donne toute cette puissance, cette poésie aux images, nous donne l'impression de visiter un nouveau monde pourtant si proche du nôtre, de faire la connaissance de personnages semblables à nous, aux obsessions communes et pourtant embrigadés dans une aventure hors du commun.
L’action se déroule dans un Paris contemporain dont le cinéaste a choisi des quartiers de la banlieue rarement explorés, rendant les décors presque anachroniques. Cela ajoute une touche de mystère et modifie notre rapport au réel et au présent, une sensation encore renforcée par le fait que David prend des photos de bâtiments et d’espaces transformés par le temps pour réfléchir aux effets de l’action humaine sur l’environnement.
Le fantastique du cinéaste tend à l’abstraction et à la couleur d’un réel ambigu ; c’est ce qui nous permet de croire à ce que l’on voit et à ce qui se passe, alors que cela pourrait sembler intraduisible à l’image. Or, il transforme l’essai grâce à une économie d’effets qui permet justement, par la retenue du jeu, l’absence de psychologie et d’explications concrètes, ainsi que par la fluidité du montage, de tout faire passer en douceur, donc de mettre de la logique dans l’inexplicable.
Arthur Harari signe un formidable film-enquête labyrinthique qui épouse le vertige existentiel de ses personnages, avec lesquels l’on vibre constamment, ne sachant, comme eux, ce qu’il adviendra. Derrière son ambition de cinéma et son questionnement philosophique (sur notre rapport au corps, à notre identité, au passé, à l’amour et à la mort), le cinéaste reste à la hauteur de personnages faits, c’est une certitude, de chair et de sang. C’est la raison pour laquelle L’Inconnue émeut et se positionne clairement comme l’un des grands films de l’année.
Nicolas Bruyelle, les Grignoux