Que reste-t-il du monde lorsqu’on en retire toute perspective humaine ? Vaste question, à laquelle Cocotte se propose de répondre en adoptant un point de vue inattendu mais imparable : celui d’une poule !
Dès les premières images, le réalisateur installe son dispositif singulier : au sein d’un élevage industriel, un œuf éclot et, immédiatement, la caméra épouse la perception de la drôle d’héroïne à plumes qui s’en extrait. Le parcours de cette poule, rejetée dès sa naissance dans un système mécanisé impitoyable, n’a rien d’héroïque au sens traditionnel. Mais, de pas de côté en chute malencontreuse, notre Cocotte s’engage sans l’avoir prémédité dans une errance instinctive, une lutte silencieuse et de tous les instants pour sa survie dans un environnement indifférent, voire hostile. D’abord proie parmi les proies, fuyant les rapaces puis le renard, la poule se mue peu à peu en témoin. L’entrée dans une taverne délabrée — mais habitée — avec vue sur la Méditerranée marque un tournant : le regard animal se fait miroir trouble, déformant, grossissant de l’âme humaine et de ses sinistres arrangements. Par le biais de ce regard curieux et innocent, Pálfi décortique la cruauté et l’absurdité du monde. Évidemment, cette poule rappellera les ânes croisés chez Bresson (Au hasard Balthazar, 1966) ou Skolimowski (Eo, 2022) : des figures animales muettes, au regard singulier, documentant la brutalité de l’humanité. Mais Cocotte bifurque ailleurs, vers une légèreté à la fois tendre et inquiète. Cette oscillation donne à cette épopée volaillère une accessibilité rare, universelle, sans en amoindrir la portée. Nous y sommes d’autant plus réceptifs que Pálfi s’est refusé au tout-numérique du moment. De quoi rendre encore plus palpable l’empathie pour notre héroïne.
Sous ses airs de fable vagabonde, Cocotte déploie progressivement un récit plus âpre, esquisse un portrait d’une époque en voie de déshumanisation, où les liens se monnayent et les corps (humains comme animaux) deviennent des valeurs d’échange. Ludique et accessible, cette fable de La Fontaine revue et corrigée avance à petits pas, tendre et ironique, vers son happy end, picorant le réel pour en faire surgir, par éclats, toute l’étrangeté. Une manière, peut-être, de réapprendre à voir.