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affiche du film Mémoire de fille
  • Avant-première

    Le 22/09/26 à 19:45

    Mémoire de fille

    En adaptant le roman éponyme et autobiographique d’Annie Ernaux, Judith Godrèche signe un puissant geste de cinéma, aussi nécessaire que bouleversant, sur la brutalité de la condition des femmes à la fin des années 50 qui, malheureusement, résonne encore aujourd’hui

    Annie Ernaux est sollicitée pour la signature  de son dernier ouvrage dans la ville de son enfance, Rouen. Alors qu’elle s’y rend, elle est prise d’un vertige et replonge dans le souvenir de l’été 58, celui de son premier rapport sexuel avec un homme lors d'une colonie de vacances. Âgée de 18 ans, Annie a vécu une première expérience teintée de violence qui marquera le reste de son existence.

    Avant de partir en colonie, Annie nous est présentée comme confiante et enjouée. Bonne élève, passionnée de littérature et de musique, elle se réjouit de découvrir de nouveaux horizons et d’assouvir sa soif de liberté. Alors qu’elle hurle la chanson Je suis un voyou de Georges Brassens en faisant sa valise, elle nous transmet sa gaieté, sa joie de vivre et son attachement à son époque. Mais sa mère rentre dans sa chambre pour lui demander de se taire, tout en lui parlant de repassage et de nettoyage. En quelques plans, cette séquence en dit déjà beaucoup sur la condition des femmes en 1958 : être capable de tenir un ménage et être désirable pour les hommes est plus important que de s’instruire et d’alimenter ses passions.

    Cette pression sociale s’impose à toutes les filles de la colonie, et elle est si pernicieuse qu’elle les empêche de bâtir un semblant de solidarité. Au contraire, elles instaurent entre elles une atmosphère délétère de concurrence et de moquerie qui ne laisse aucune place à la différence. Annie en est une des principales victimes. Pour tenter d’entrer dans la norme, elle laisse H, un garçon de la colonie, la déposséder de son corps pour le satisfaire, sans s’écouter elle-même.

    Pour aborder ce sujet on ne peut plus  complexe, Judith Godrèche déploie une mise en scène à la fois léchée et spontanée dans laquelle Tess Barthélemy, sa fille, nage comme un poisson dans l’eau. Parfaitement crédible dans une diégèse des années 50, la jeune actrice de 21 ans livre une performance stupéfiante, notamment lors des scènes de violence, durant lesquelles son regard hagard parvient à lui seul à rendre visible le phénomène de dissociation. Pourtant bien présente physiquement, son esprit semble ailleurs, comme détaché d’un corps brusqué, maltraité, qui ne lui appartient plus que  biologiquement. Inconsciemment formatée à faire passer le plaisir masculin au-dessus de sa propre volonté, Annie est dans l’incapacité de questionner sa propre acceptation.

    Si ce film doit être considéré comme nécessaire, c’est parce qu’il parvient à démontrer que le consentement n’est pas seulement une somme d’accords. À 18 ans, Annie pensait son corps prêt. Lors de ses rapports avec H, elle croyait sincèrement être consentante. Ce n’est que des années plus tard qu’elle osera utiliser le seul terme adéquat pour définir ce qu’elle a vécu : un viol.

    Mémoire de fille porte bien son titre. Annie Ernaux a été tentée d’effacer de ses souvenirs cet été 58, humiliant à tant d’égards. Mais la mémoire, le savoir et la culture sont les seules façons de résister, de lutter, pour qu’une expérience vécue par tant de femmes ne soit plus normalisée. Il s’agit donc, malgré la douleur, de ne pas oublier.

    Eliott Smeets, Les Grignoux

    Avant-première précédée de Judith Godrèche, réalisatrice, et Tess Barthélémy, actrice

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